Pourquoi le Soleil et la Lune vivent dans le ciel
Le Soleil et la Lune, si accueillants, invitent leur amie l’Eau avec tous ses habitants… mais l’Eau ne cesse de monter !
- Un peu dangereux
Il y a très, très longtemps, quand le ciel était encore tout vide, le Soleil et la Lune vivaient sur la terre. Ils avaient une maisonnette en argile sous un toit de paille et, devant la maisonnette, une petite cour avec deux palmiers.
Le Soleil était aimable et accueillant. Presque tous les jours, il allait voir sa meilleure amie, l’Eau. L’Eau habitait derrière la colline, dans une large vallée, et elle accueillait toujours son visiteur avec joie : flic-flac ! La voilà qui accourait à sa rencontre en vagues.
Ils restaient ensemble jusqu’au soir. Le Soleil racontait les nouvelles, l’Eau gazouillait des chansonnettes, et les petits poissons sautaient hors des vagues pour écouter, eux aussi.
Mais une chose chagrinait le Soleil.
— Pourquoi ne viens-tu jamais chez nous ? demanda-t-il un jour. Je suis venu chez toi déjà cent fois, et toi chez moi, pas une seule !
L’Eau soupira si fort que les roseaux en tremblèrent.
— Je viendrais avec plaisir, dit-elle. Mais votre maisonnette est petite, et moi, je prends beaucoup de place. Et puis je ne me déplace jamais seule. Avec moi viennent tous les miens : les poissons, les écrevisses, les grenouilles, les tortues, et même le crocodile. Nous finirions par vous mettre à la porte de chez vous !
— Allons donc ! rit le Soleil. On se serrera un peu.
— Non, non, fit l’Eau en secouant une vague. Si tu veux que je vienne, construis une cour grande, grande, si grande qu’on n’en voie pas le bout.
Le Soleil rentra chez lui tout pensif. Sur le seuil, la Lune l’attendait.
— Pourquoi cette petite mine ? demanda-t-elle.
Le Soleil lui raconta tout.
— Eh bien, construisons ! dit la Lune en retroussant ses manches.
Dès le matin, ils se mirent au travail. Ils pétrissaient l’argile, portaient des perches, tressaient des nattes de roseaux. Toc-toc, ils montaient les murs. Frou-frou, ils couvraient le toit. Le jour, le Soleil séchait les briques de ses rayons, et la nuit, la Lune s’éclairait toute seule et continuait le travail.
La cour grandissait, grandissait, jusqu’à devenir si vaste que, d’un bout, on ne voyait pas l’autre. Et au milieu s’éleva une maison au toit haut, haut, très haut.
— Voilà, dit la Lune en s’essuyant le front. Maintenant, la rivière tout entière peut bien venir !
Le Soleil courut chez l’Eau.
— C’est prêt ! Viens demain, nous t’attendons.
Le lendemain matin, nos deux hôtes posèrent un paillasson tout neuf devant le portail, préparèrent de la bouillie et disposèrent sur la table de bonnes bananes bien sucrées. À peine avaient-ils fini qu’ils entendirent : glou-glou-glou…
Devant le portail se tenait l’Eau, et derrière elle, ses habitants, à perte de vue.
— Je peux entrer ? demanda-t-elle.
— Entre, entre ! s’écrièrent le Soleil et la Lune.
Et l’Eau se déversa dans la cour. Les petits poissons entrèrent les premiers : des argentés, des rouges, des rayés. Hop, hop ! Les grenouilles bondirent. Les tortues avançaient tout doucement, les écrevisses filaient de côté, toujours de côté. Le crocodile arriva le dernier. Il s’essuya poliment les pattes sur le paillasson, mais celui-ci, aussitôt trempé, s’en alla flotter plus loin.
Bientôt, l’eau arrivait aux genoux de nos deux hôtes.
— Les miens peuvent encore entrer ? demanda l’Eau.
Le Soleil et la Lune échangèrent un regard. Des invités, tout de même ! Comment leur fermer la porte ?
— Entrez, entrez !
Et l’Eau montait toujours. À présent, elle clapotait jusqu’à la taille. Les grenouilles s’étaient installées sur la table et finissaient la bouillie. Les écrevisses s’étaient cachées sous le banc. Une toute petite tortue s’était nichée dans la corbeille à pain et fermait les yeux, bien contente.
— Les miens peuvent encore entrer ? redemanda l’Eau.
— Entrez, entrez ! répondirent nos deux hôtes, un peu moins fort tout de même.
Bientôt, l’eau leur passa par-dessus la tête. Le Soleil et la Lune durent grimper sur le toit. Ils s’assirent tout en haut, sur le faîte, les jambes pendantes, tandis qu’en bas le crocodile passait à la nage en agitant poliment la queue.
— Les miens peuvent encore entrer ? cria l’Eau d’en bas.
Le Soleil regarda la Lune. La Lune regarda le Soleil. Est-ce qu’on chasse ses amis ?
— Entrez, entrez !
Et là, l’eau déborda par-dessus le toit. Le Soleil se mouilla les talons, et la Lune, le bas de sa cape.
— Oh ! couina le Soleil.
Plus moyen d’aller où que ce soit. Le Soleil fit un bond et, ô merveille, au lieu de retomber, il s’envola vers le haut ! La Lune s’agrippa à l’un de ses petits rayons et s’envola à sa suite. Plus haut que les palmiers, plus haut que les nuages, plus haut que les oiseaux… jusque dans le ciel.
Là-haut, il y avait de la place, tout était calme et parfaitement sec. Le Soleil déploya ses rayons, la Lune secoua sa cape.
— Pas mal du tout, ici, dit-elle. Et on a de la place.
— Et on voit loin, très loin, sourit le Soleil.
Ils regardèrent en bas : l’Eau s’était répandue loin, très loin, et leurs visages s’y reflétaient comme dans un miroir.
— Je vous l’avais bien dit, que nous étions nombreux ! rit l’Eau, et toutes ses vagues rirent avec elle.
Et c’est ainsi que le Soleil et la Lune sont restés dans le ciel. Mais ils n’ont pas oublié leur amie. Chaque jour, le Soleil brille pour l’Eau, pour qu’elle ait bien chaud, et le soir, il descend tout bas, tout bas, et l’effleure du bout de son bord, comme s’il passait lui faire une petite visite. Alors l’eau devient rose et dorée.
La Lune, elle, vient la nuit. Elle se penche doucement sur chaque étang, sur chaque rivière, sur chaque petite flaque après la pluie. Les poissons dorment, les grenouilles ne coassent plus, et l’Eau lui raconte tout bas, en clapotant, comment s’est passée sa journée.
Ce soir encore, elle viendra jeter un œil, dans l’étang derrière le village et, peut-être, à votre fenêtre. Elle regardera si tout le monde est couché, si tout le monde est bien bordé. Puis elle continuera sa route dans le ciel, silencieuse et argentée, jusqu’à ce que le Soleil se réveille.





